La crise ukrainienne va-t-elle relancer le gazoduc CatMid ?

Ce 6 mai 2022, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a jugé que renforcer l’interconnexion gazière entre la France et l’Espagne était « crucial » : il s’agit d’un net appel du pied à la relance du projet de gazoduc Catalogne-Midi (CatMid), abandonné en 2019 faute de financement et devant les oppositions écologistes. Il devait relier, via les Pyrénées, l’Espagne à la France. Le gouvernement espagnol et la Commission européenne militent depuis plusieurs semaines pour une reprise du projet, qui ne pourrait toutefois pas aboutir avant 4 ou 5 ans. Prise en pleine campagne électorale, la France ne s’est pas prononcée sur cette question.

L’invasion russe en Ukraine et la menace qu’elle fait peser sur l’approvisionnement de l’Union européenne en gaz fossile russe sont en train de rebattre les cartes des stratégies énergétiques sur le Vieux Continent. Certains projets abandonnés ressurgissent, des gisements inexploités redeviennent attirants, et les engagements à ne plus investir dans les combustibles fossiles sont remis en question.

Ursula von der Leyen défend l’interconnexion gazière en la France et l’Espagne, qu’elle juge « cruciale »

Depuis début mars 2022, en Espagne et au niveau de la Commission européenne, c’est le gazoduc Catalogne-Midi (CatMid) qui est ressorti des cartons. Et, ce 6 mai 2022, la présidente de la Commission, Ursula von des Leyen, a lancé une vibrant plaidoyer pour renforcer l’interconnexion gazière entre la France et l’Espagne.

« Aujourd’hui, toute l’Europe s’accorde à dire qu’il faut réduire notre dépendance aux énergies fossiles russes. C’est essentiel pour atteindre nos objectifs climatiques et mettre fin au chantage du Kremlin »a affirmé Mme Von der Leyen lors d’un discours à Barcelone aux côtés du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez.

Elle a rappelé que cette volonté d’indépendance s’appuyait en particulier sur le plan RepowerUE, adopté par les Vingt-Sept en mars. Dans le cadre de ce plan, « nous privilégierons les projets transfrontaliers, comme par exemple la liaison cruciale entre le Portugal, l’Espagne et la France », a souligné la présidente de la Commission.

L’Espagne, tête de pont de l’arrivée de GNL en Union Européenne, est mal interconnectée avec le réseau gazier européen

Elle a insisté fortement sur « l’importance géopolitique » de cette interconnexion, en appelant à la renforcer dès que possible, pour « nous libérer des menaces russes », a-t-elle insisté. En effet, l’Espagne dispose du plus important réseau de plateforme de regazéfication de GNL de l’Union Européenne, avec six terminaux sur ses côtes, ce qui pourrait en faire un point d’arrivée-clé pour les importations européennes de GNL.

Mais, pour ce faire, le réseau gazier de la péninsule ibérique doit être mieux relié au reste du réseau européen. Or, l’Espagne ne possède actuellement que deux connexions avec les gazoducs français, à Irún (Pays Basque) et Larrau (Navarre), d’une faible capacité, largement insuffisante pour en faire une solution européenne.

CatMid, le gazoduc devant relier la Catalogne au Midi de la France, rejeté en 2019 par les régulateurs

C’est de ce constat qu’était né, en 2013, le projet de gazoduc CatMid. Il devait permettre d’interconnecter la France et l’Espagne, via l’Est des Pyrénées, en traversant la Catalogne et le Midi de la France. Si certaines parties du gazoduc ont pu être achevées, en particulier coté espagnol, le projet a achoppé sur la portion transfrontalière, qui devait relier Hostalric au nord de Barcelone à Barbaira, dans l’Aude, à l’est de Carcassonne, le STEP (South Transit Eastern Pyrenees).

Six ans de discussions et de négociations ont fini par aboutir à un abandon du projet, en 2019, jugé trop cher (500 millions d’euros), peu compatible avec les objectifs de neutralité carbone, et pas indispensable à l’approvisionnement de l’Union européenne. Les régulateurs de l’énergie espagnol et français avaient refusé de délivrer les autorisations, à la grande joie des organisations écologistes.

« La CRE [française] et la CNMC [espagnole] considèrent que le projet STEP ne répond pas aux besoins du marché et ne présente pas une maturité suffisante pour pouvoir faire l’objet d’une décision favorable des régulateurs et, a fortiori, pour faire l’objet d’une décision de répartition transfrontalière des coûts », avaient justifié les deux régulateurs.

En 2019, personne n’envisageait un fin rapide aux importations de gaz russe…

A l’époque, une étude coût-bénéfice avait jugé que l’interconnexion avait peu de chance d’être rentable, mais en partant du principe que les importations de gaz russe ne pouvaient baisser : le seul scénario où le projet était rentable était celui d’une hausse des prix du GNL et d’une baisse des livraisons de gaz par l’Algérie.

Dans ce contexte, le CatMid aurait permis de livrer du gaz (notamment russe) à l’Espagne. Aucun expert n’envisageait à l’époque que ce gazoduc puisse être rentable dans l’autre sens, pour soutenir l’approvisionnement européen en GNL et en gaz algérien.

La Commission européenne, l’Espagne et le Portugal favorables à une relance, la France discrète

La Commission européenne et le gouvernement espagnol soutiennent donc depuis plusieurs semaines la relance de ce projet, dont le coût est désormais estimé à 440 millions d’euros, Madrid insistant pour que cette interconnexion concerne aussi le transport d’ »hydrogène vert », et que son coût ne soit pas supporté par les contribuables espagnols, puisque le projet est destiné aux consommateurs du reste de l’Europe.

Le ministre portugais des Affaires étrangères, Augusto Santos Silva, s’est également dit favorable à la création d’un gazoduc supplémentaire entre l’Espagne et la France. La France, de son coté, brille par son silence sur cette question. La période électorale n’était sans doute pas propice à soutenir un projet largement combattu par les riverains et les ONG environnementales, et donc l’abandon avait été salué comme une victoire de la lutte contre le changement climatique et la destruction des écosystèmes.

Reste à savoir si le projet aura réellement un impact sur la transition énergétique européenne, sachant que les travaux devraient durer entre 4 et 5 ans. Gonzalo Escribano, chercheur à l’institut Elcano de Madrid, reconnaît que « le contexte a changé » et pourrait justifier « de remettre le projet sur les rails ». Mais il rappelle que « même si on délivre un permis maintenant, les travaux dureront des années, alors que les besoins concernent l’hiver prochain ».

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A propos de l'auteur Carole Carpentier

Tout juste titulaire d'une double master journalisme/biologie moléculaire, Carole Carpentier rejoint la rédaction du gaz.fr tout en continuant, en parallèle, de mener à bien ses études.

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